Anthony Bailly
Responsable de la Gestion Actions Européennes

La dynamique positive qui portait les marchés actions depuis le début de l’année a été stoppée net par un brusque regain de tensions géopolitiques. Les frappes américano-israéliennes lancées le 28 février ont marqué le point de départ d’une escalade majeure au Moyen-Orient, caractérisée par des ripostes iraniennes visant l’ensemble des pays du Golfe et par la fermeture de facto du détroit d’Ormuz. Cette flambée des tensions s’est traduite par une forte hausse des prix de l’énergie en mars : le Brent a bondi d’environ 50 %1 sur le mois et le prix du gaz naturel européen (indice TTF) de 53 %1, ravivant sur les marchés les craintes de stagflation. En raison de leur plus grande dépendance énergétique, les marchés européens ont été plus sévèrement sanctionnés par les investisseurs : l’Eurostoxx a abandonné 8,4 % sur le mois, contre un repli limité à 2,7 % pour le S&P 5007, l’indice américain ayant par ailleurs bénéficié de la réappréciation du dollar. De son côté, l’indice MSCI World a reculé de 5,0 %2, pénalisé également par le repli des marchés asiatiques, eux aussi fortement tributaires des importations d’énergie.
Ce contexte de vives tensions a considérablement affecté les performances sectorielles sur la période. Le secteur de l’énergie, seul à terminer le mois en territoire positif, a été le principal bénéficiaire avec une progression de +8,6 %6. Suivait la Chimie à -0.4%1, où la perspective de hausses de prix liées à d’éventuelles perturbations d’approvisionnement permettrait d’atténuer l’impact de la flambée des coûts de l’énergie. A l'opposé du spectre, la remontée des taux souverains a lourdement pénalisé le secteur immobilier (-16,2 %)1. Plus globalement, les incertitudes macroéconomiques suscitées par le conflit ont fortement pesé sur les secteurs cycliques, notamment les biens de consommation (-14,9 %), les biens et services industriels (-13,4 %) ainsi que les matières premières (-13,2 %) 1.
En termes de styles de gestion, le style Value8 s’est replié de -5,8 % sur le mois1, ce qui constitue une surperformance d’environ 260 points de base par rapport au marché, et de 510 points de base par rapport au style Croissance4 . La prime de valorisation du style Croissance par rapport au style Value s’est maintenue autour de 68 %1. Selon nous, ce différentiel devrait poursuivre sa normalisation amorcée il y a trois ans. En effet, deux éléments plaident en ce sens : i) un environnement de taux d’intérêt durablement élevé – qui devrait perdurer, voire s’accentuer – ; ii) un soutien budgétaire en Europe, notamment en Allemagne, qui profite principalement aux secteurs industriels et financiers.
Le fonds R-co Conviction Equity Value Euro reculait lui de -10.3% sur la période5 . Le fonds souffrait d'une part de son exposition cyclique / financières, et d'autre part de sa sous-exposition au secteur de l'Energie. Nous avions en effet fait le choix de cette sous-exposition depuis mi 2025 étant donné le surplus d'offre qui s'accumulait sur marché pétrolier depuis que l'OPEP+ réaugmentait progressivement ses niveaux de production.
Dans un environnement géopolitique par nature mouvant, il est toujours délicat d’anticiper avec certitude l’évolution des événements. Notre scénario central demeure celui d’une perturbation transitoire, et ce pour les raisons suivantes : i/ Les États Unis ont un fort intérêt à une désescalade rapide : un pétrole durablement au delà de 100 USD pèserait sur le pouvoir d’achat, raviverait les tensions inflationnistes, contraindrait la Fed à durcir sa posture et pénaliserait les marchés financiers. Un tel choc énergétique serait particulièrement défavorable à Donald Trump à l’approche des élections de mi mandat, en affaiblissant consommation, confiance et dynamique boursière, rendant le coût politique d’une crise prolongée très élevé. Ii/ La Chine ne serait pas non plus épargnée par une perturbation durable, compte tenu de sa forte dépendance aux flux pétroliers transitant par Ormuz et de l’impact négatif sur la demande de ses principaux partenaires commerciaux. Les discussions Washington–Pékin peuvent ainsi jouer un rôle stabilisateur. Iii/ Concernant l’Iran, même si le détroit d'Ormuz reste son principal levier de négociation, elle est militairement fragilisée et son isolement au sein du Golfe semble difficilement tenable dans la durée, d'autant plus qu'elle doit faire face à des pressions internes.
Malgré les tensions actuelles, nous continuons d’anticiper, à horizon du deuxième semestre 2026, la reconstitution graduelle du cycle industriel européen, soutenu notamment par les plans d’investissement publics allemands. De nombreuses entreprises européennes exposées à ce cycle industriel et à la demande domestique ont selon nous été exagérément pénalisées. Cela concerne notamment des valeurs industrielles et cycliques telles que Arcelor Mittal, Heidelberg Materials, Alstom, Siemens ou Forvia, mais aussi les banques. Nous avons d'une façon générale profité des corrections du mois passé pour renforcer marginalement ces positions et conserver l'orientation pro-cyclique du portefeuille.