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Research Paper | La Silver Economy : Évolution, enjeux et perspectives d’une thématique de croissance pérenne

Stratégie  —  21/07/2020

 

Depuis une dizaine d’années, le thème de la Silver Economy a connu des transformations majeures sous l’effet conjugué d’une accélération du vieillissement démographique au niveau mondial et de l’innovation dans les domaines de la santé, des technologies et des services destinés aux séniors. En conséquence, depuis que le fonds R-co Thematic Silver Plus a été lancé, son univers d’investissement a profondément changé et s’est surtout considérablement enrichi.

 

Évolution du thème de la Silver Economy depuis 10 ans

Un basculement géographique

Premier fait marquant, l’Asie occupe un poids de plus en plus significatif dans le domaine de la santé. Alors que les États-Unis étaient le principal moteur de croissance du secteur – et restent le débouché le plus lucratif – un rééquilibrage s’opère vers l’Asie en particulier vers la Chine. Dans ce pays, les autorités ont pris conscience des effets du vieillissement (induit notamment par la politique de l’enfant unique) et de la nécessité de bâtir un véritable système de santé accessible au plus grand nombre et notamment aux séniors.

Ainsi, les autorités de tutelle ont raccourci les temps d’enregistrement des médicaments (désormais de 18 mois contre 7 ans auparavant) et mis en place une liste de médicaments remboursés. Les entreprises occidentales n’ont pas tardé à s’engouffrer dans la brèche, à l’image d’AstraZeneca qui a commercialisé depuis 2018 une série de médicaments contre le cancer ou Amplifon, dans le secteur des aides auditives qui a conclu un accord avec un acteur local chinois. Dans le diagnostic, Biomérieux a racheté Hybiome pour se développer sur ce marché et Orpea (spécialiste de la gestion d’EHPAD) s’est implanté également.

Alors que le vieillissement touche de plus en plus de pays dits “émergents” en Asie et en Afrique, ce rééquilibrage n’en est qu’à ses prémices.

 

De l’innovation technologique à l’évolution des mix métiers

Le vieillissement de la population a pour conséquence le développement de certaines pathologies (cancers, maladies d’Alzheimer ou de Parkinson, etc.) mais également l’apparition de nouveaux besoins de consommation. Ces 10 dernières années ont donc été marquées par de grands bouleversements dans le domaine médical, bien sûr, mais également en matière d’offre de biens et de services destinés aux séniors. Par conséquent, les portefeuilles d’activités des entreprises ont considérablement évolué.

Pour resituer les choses, dans la pharmacie, la recherche a permis une vague d’innovations conséquente. Alors qu’en 2011, par exemple, la FDA[1] n’avait eu à évaluer qu’un seul nouveau médicament, en 2018 un nombre record de 60 nouveaux produits a été autorisé. Des nouveaux médicaments ont ainsi permis d’améliorer les traitements existants ou de soigner des maladies pour lesquelles il n’y avait pas de solutions thérapeutiques comme l’hépatite C, certains cancers en stade avancé, ou encore certaines maladies rares. Les cancérologues disposent désormais de nouvelles armes comme Keytruda (cancer tête et cou) ou Tecentriq (poumons).

Ces découvertes s’appuient sur les avancées majeures réalisées dans les domaines de la génétique et des mécanismes immunitaires. Grâce aux techniques d’édition du génome, on peut reprogrammer les cellules immunitaires pour qu’elles détruisent des cellules cancéreuses. L’immunothérapie permet, par exemple, de lutter contre des cancers du sang ou encore contre des maladies rares. Ainsi, les portefeuilles de médicaments des grands groupes pharmaceutiques se sont considérablement renouvelés et sophistiqués.

Dans la vie quotidienne, l’innovation est aussi très présente et de nombreuses entreprises adaptent leur activité pour offrir des biens et des services dédiés aux séniors. L’opérateur belge Kinepolis propose des séances de cinéma spécifiques, les grands acteurs de l’industrie cosmétique ou alimentaire comme L’Oréal ou Nestlé et Danone conçoivent des produits anti-âge ou encore des aliments ad hoc. Ces axes stratégiques deviennent structurants et de nouvelles lignes de produits et de services émergent.

 

Entre mouvements capitalistiques et mutations structurelles

Dans ce contexte, les entreprises de la Silver Economy ont fait significativement évoluer leurs “business models” pour s’adapter aux besoins spécifiques des séniors tout en limitant les coûts croissants de développement. Beaucoup de grands groupes ont préféré se concentrer sur leur cœur de métier pour optimiser leur allocation de ressources. Certains ont réalisé des “spin-offs[2]” comme Novartis avec Alcon, Philips avec Philips Lighting, ou encore Fagron (médicaments sur-mesure) avec Omega Pharma.

Dans cette logique de recentrage sur un nombre limité d’activités, on a également observé des phénomènes de cession d’activités annexes comme la santé animale pour Sanofi, ou les médicaments en vente libre pour Novartis. Inversement, on a assisté à de grands mouvements de consolidation car la majorité des secteurs constituant la Silver Economy sont extrêmement fragmentés et ces acquisitions offrent la possibilité d’accélérer l’innovation ou l’intégration (verticale ou horizontale).

Citons ainsi dans le domaine de l’aide auditive, le rachat du distributeur Audika par le fabricant William Demant et dans celui de l’optique, le rachat de Luxottica et Grandvision par Essilor... Enfin, dans la pharmacie, les acquisitions ciblées destinées à compléter ou à renforcer les axes thérapeutiques des laboratoires sont devenues la “norme” par opposition aux méga-fusions des années 2000.

Ce qui compte désormais n’est pas d’être l’acteur dominant mais d’être en pointe sur un nombre restreint de domaines thérapeutiques. Ainsi, après être entré sur le marché des maladies rares par l’acquisition de la société de biotechnologie américaine Genzyme en 2011, Sanofi a racheté la société de biotechnologie belge Ablynx pour se renforcer dans ce domaine. Ces tendances sont clairement appelées à se poursuivre.

L’externalisation des processus a également fait son apparition, les grands groupes confiant à des “pure-plays[3]” le soin de réaliser aussi bien la recherche de nouveaux médicaments (majoritairement internalisée auparavant) que leur fabrication. Citons Lonza, sous-traitant de la production de médicaments, et Sartorius Stedim, fournisseur d’équipements pour les chaînes de fabrication. D’autres prestations peuvent également être externalisées comme la commercialisation ou le marketing.

Par ailleurs, des alliances de plus en plus étroites se sont nouées entre laboratoires et sociétés de biotechnologies pour participer à la course à l’innovation. Par exemple, la société de biotechnologie hollandaise Galapagos a conclu un partenariat avec le laboratoire américain Gilead qui lui a permis d’accéder directement à un portefeuille de produits en développement.

On assiste donc à l’émergence d’écosystèmes en perpétuelle évolution, constitués de nombreuses entreprises très innovantes, souvent de taille petite ou moyenne (biotech, medtech, start-ups technologiques) et attirées par l’ouverture de marchés colossaux destinés aux besoins d’une population solvable. Ces “pépites” sont souvent financées par des fonds de Private Equity[4] mais une fois leur développement plus avancé, elles s’introduisent fréquemment en bourse.

Au final, le tissu économique des entreprises constituant la Silver Economy a grandement évolué et s’est profondément rajeuni (petites et moyennes capitalisations dans la sphère cotée) tout en gagnant en diversité. La Silver Economy est un univers en effervescence permanente et extrêmement dynamique. Ces tendances initiées aux États-Unis sont aujourd’hui visibles en Europe et s’étendent au reste du monde.

 

Perspectives

Des risques à relativiser

Le principal risque évoqué pour la Silver Economy est sans conteste le risque politique compte tenu du poids de la santé dans les finances publiques. À cet égard, l’actualité vient surtout des États-Unis avec une possible élection de Joe Biden en novembre 2020 et une probable réforme du prix des médicaments. Ce risque doit toutefois être relativisé compte tenu de l’expérience passée. Lorsque M. Obama avait été élu, il avait mis en place son programme “Obama Care” au bout de deux ans avec, au final, assez peu d’impact. De manière plus structurelle, aux États-Unis ou ailleurs, l’innovation reste toujours relativement bien rémunérée et en cela, le risque politique constitue un aiguillon efficace pour les entreprises de la Silver Economy.

Le risque technologique est lui aussi une réalité avec, par exemple aux États-Unis dans le secteur des aides auditives, l’arrivée de dispositifs vendus sans prescriptions. La menace doit être relativisée s’agissant de technologies assez basiques. Enfin, face au risque de déflation (concurrence de génériques, agressivité de concurrents comme dans le domaine du diagnostic), l’innovation est et restera la meilleure des réponses.

 

Un potentiel de croissance forte

La Silver Economy reste promise à un bel avenir, les tendances de la décennie passée (innovation, consolidation, externalisation) allant probablement s’accélérer. L’inflation du coût des traitements et de la prise en charge des séniors portent en elle la nécessité de toujours plus innover. En effet, les prix des médicaments se sont envolés du fait du coût exponentiel de développement.

Ce sont les médicaments contre l’hépatite C (84 000 dollars pour Sovaldi) qui ont ouvert le bal, suivis par les anticancéreux (plus de 100 000 dollars pour Opdivo ou Keytruda) et enfin par les thérapies cellulaires et géniques (475 000 euros pour Kymriah, 2,12 millions d’euros pour Zolgensma)[5]. L’émergence des biosimilaires[6] a constitué une première réponse. Vendus 30% moins chers que le produit d’origine, ils incitent de fait les groupes pharmaceutiques à innover encore davantage.

L’intelligence artificielle et l’analyse des données à grande échelle font également leur apparition. Par exemple, Roche a racheté en 2018 la société américaine Flatiron, spécialiste des bases de données oncologiques pour 1,2 milliards d’euros pour accélérer le développement de produits dans ce domaine et Dassault Systèmes identifie clairement la simulation numérique dans les métiers de la santé comme axe majeur de sa stratégie.

Dans le domaine des prothèses, par exemple, l’impression 3D devient de plus en plus courante, dans les phases de développement notamment. La robotique elle aussi va jouer un rôle croissant, que ce soit en chirurgie ou pour contribuer au maintien à domicile des séniors.

La numérisation, à l’œuvre dans l’ensemble de l’économie, touche également la Silver Economy. Les logiciels de santé représentent un marché d’environ 188 milliards de dollars au niveau mondial aujourd’hui et pourraient peser près de 391 milliards de dollars dans 4 ans[7]. La e-santé et la e-médecine (téléconsultations, dossier médical du patient, vente de médicaments sur internet) occupent une place croissante dans les orientations prises par les autorités de santé. À cet égard, la crise du COVID-19 a joué le rôle de révélateur et d’accélérateur.

Face au désir d’un “mieux vivre” exprimé par les séniors (85% souhaitant rester chez eux[8]), on assiste à l’émergence de nouveaux métiers avec de plus en plus d’objets connectés et des applications domotiques apportant confort et indépendance. Dans les maisons de retraite, de plus en plus de systèmes de suivis et de capteurs sont installés pour prévenir les chutes et réduire le besoin d’un personnel toujours plus complexe à recruter. Au dernier CES[9] de Las Vegas, la technologie au service des séniors occupait un espace inégalé proposant de nombreux objets connectés. Citons des chaussures détectant les chutes et prévenant les proches, un vélo d’appartement destiné à des résidents en EHPAD, une ceinture airbag permettant d’éviter les fractures, des lampes intelligentes, ou encore un système d’échange intergénérationnel de photo et vidéos, les séniors étant friands de solutions de communications. Ce marché des objets connectés devrait atteindre 144,3 milliards d’euros en 2026 contre 38,5 milliards actuellement[10]. La voiture autonome pourrait aussi trouver un débouché majeur parmi cette population. Son marché est évalué à 38 milliards d’euros en 2025 et 70 milliards d’euros en 2035[11].

Par ailleurs, les solutions informatiques de monitoring médical à domicile qui représentaient 10,7 milliards d’euros en 2016, pourraient atteindre 31,5 milliards d’euros en 2021[12]. Enfin, dans le secteur de la finance, banques et assureurs innovent pour apporter aux seniors des solutions de financement de leur retraite et/ou de transmission de leur patrimoine.

Ces chiffres illustrent le potentiel de croissance structurelle et visible, largement supérieur à celui du PIB et bien souvent à deux chiffres, offert par la Silver Economy pour les prochaines années.


[1] La Food and Drug Administration, est l’administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments en charge, notamment, d’autoriser la mise sur le marché de médicament aux États-Unis. [2] Un spin-off ou scission, consiste à créer une nouvelle entité à partir d’une branche d’activité d’un groupe. [3] Un “pure-play” est une entreprise qui se concentre sur une unique industrie de niche. [4] Le Private Equity ou Capital-investissement, est une forme d’investissement consistant à investir dans des sociétés non cotées. [5] DUCRUET, Catherine, Cancer : l’immunothérapie redistribue les cartes entre les laboratoires, Les Echos, 11 avril 2019. [6] Génériques de produits biologiques, notamment dans le traitement du cancer. [7] Marketsandmarkets, avril 2019. [8] FESP, Saint-Gobain, Malakoff-Médéric/Humanis, IRSAP, Sociovision, Ifop, SENIORS « Marché et habitat inclusif, quelles offres de services ? », 7 février 2019. [9] Le Consummer Eletronics Show, ou CES, est le plus important salon dédié à l’innovation technologique dans l’électronique grand public. Il se tient chaque année au mois de janvier dans la ville de Las Vegas. [10] DAWSON, Freddie, Smart Home Sector Could Be Worth Hundreds Of Billions In Next Five Years, Forbes, 30 septembre 2015. [11] Technopolis, Oxford Economics, WORTHINGTON, Henry, SIMMONDS, Paul, FARLA, Kristine, VARNAI, Peter, The silver economy, Commission européenne, avril 2018. [12] McWILLIAMS, Andrew, Global Markets for Telemedicine Technologies, bbc Research, Mai 2016.