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Monthly Macro Insights — Juin 2026

Stratégie  —  04/06/2026

Marc-Antoine Collard

Chef économiste – Directeur de la recherche macroéconomique

Malgré le choc géopolitique impliquant l’Iran, l’optimisme des investisseurs continue de reposer sur un récit central : le potentiel transformateur de l’intelligence artificielle (IA) comme moteur de la croissance mondiale. Toutefois, la hausse des rendements à long terme dresse un tableau plus prudent. Cette divergence entre l’optimisme des marchés actions et la prudence des marchés obligataires constitue l’une des caractéristiques majeures de l’environnement macro-financier actuel.

L’IA comme pilier essentiel

Le conflit au Moyen-Orient a détérioré l’équilibre macroéconomique. Les prévisions de croissance mondiale ont été révisées à la baisse, tandis que l’inflation devrait rester pour encore un bon moment au-dessus de son niveau d’avant pandémie.

Pour autant, ce choc n’a pas fondamentalement modifié la perception d’une économie mondiale résiliente. L’indice PMI1  manufacturier mondial s’est établi à 52,4 en mai, au-dessus du seuil neutre de 50 pour le dixième mois consécutif 2. Le sous-indice de production a progressé à 53,522, signalant le rythme d’expansion le plus rapide depuis juillet 2021, même si les entreprises continuent d’évoquer un soutien temporaire lié à une demande de précaution. En outre, cette vision relativement confiante est soutenue par l’influence croissante de l’essor de l’IA, de plus en plus perçue comme un moteur structurel de la croissance et de la rentabilité des entreprises.

Le présent cycle d’investissement est souvent comparé aux précédentes révolutions technologiques.  En effet, plusieurs milliards de dollars devraient être investis dans les infrastructures liées à l’IA au cours des prochaines années, notamment dans les centres de données, les capacités de calcul et les systèmes énergétiques. Dès lors, l’IA n’est plus seulement une tendance technologique, mais une force macroéconomique centrale qui façonne les anticipations de croissance, de bénéfices et de performance des marchés financiers.

Cet optimisme soulève néanmoins des questions importantes. Le calendrier et la répartition des gains liés à l’IA demeurent incertains, tandis que l’ampleur et l’intensité capitalistique de ce cycle d’investissement introduisent des risques significatifs.

Les marchés obligataires envoient un signal de prudence

Les marchés des obligations souveraines envoient un signal bien plus prudent. Les rendements à long terme ont fortement augmenté, parfois malgré des taux directeurs stables voire en baisse. Cela reflète trois préoccupations qui se superposent.

Premièrement, la soutenabilité budgétaire devient un enjeu central. Les niveaux de dette publique sont historiquement élevés, et les gouvernements continuent d’enregistrer des déficits importants, sous l’effet des dépenses structurelles, des pressions géopolitiques, mais aussi de la hausse de la charge d’intérêts. En effet, à mesure que les coûts d’emprunt augmentent, l’assainissement budgétaire devient plus difficile, ce qui renforce les préoccupations des investisseurs. La hausse des  rendements reflète donc à la fois une prime de terme plus élevée et l’augmentation de l’offre d’obligations publiques.

Deuxièmement, le cycle d’investissement dans l’IA contribue lui-même à la pression haussière sur les rendements en raison de ses besoins massifs de financement. L’ampleur des capitaux requis implique une concurrence durable pour l’épargne disponible. Les introductions en bourse liées à l’IA — comme les cotations attendues d’OpenAI ou d’Anthropic, susceptibles de lever des dizaines de milliards de dollars — illustrent ces besoins de financement sans précédent. Si cette dynamique rappelle des vagues technologiques antérieures, comme l’internet ou le cycle du cloud, son ampleur est nettement supérieure, ce qui entraîne une augmentation des émissions de dette et une possible hausse des taux d’intérêt réels d’équilibre.

Troisièmement, la dynamique de l’inflation reste une préoccupation majeure. Le processus de désinflation engagé en 2023 s’était déjà nettement interrompu dans de nombreuses économies avant même le choc lié à l’Iran. À l’avenir, plusieurs facteurs pourraient entretenir des pressions haussières sur les prix.

L’énergie reste le facteur le plus immédiat. Le conflit au Moyen-Orient a provoqué des perturbations de l’offre et une volatilité accrue, poussant les prix au-dessus de leurs niveaux d’avant le conflit. Compte tenu du rôle central de l’énergie dans la production et le transport, cela entraîne de larges effets de second tour dans l’ensemble de l’économie.

L’inflation alimentaire constitue également un risque croissant. Les perturbations des approvisionnements en engrais, en partie liées aux tensions géopolitiques, augmentent les coûts agricoles et pourraient peser sur les rendements. De plus, les chocs climatiques — comme les épisodes de sécheresse sans précédent dans de grandes régions productrices telles que les États-Unis — représentent un risque important de hausse des prix alimentaires.

Malgré certaines améliorations observées après la pandémie, les chaînes d’approvisionnement demeurent fragiles. Le conflit actuel a réintroduit des goulets d’étranglement dans la logistique et le transport, tandis que les politiques industrielles et la fragmentation géopolitique continuent de remodeler les réseaux de production mondiaux.

Enfin, le déploiement de l’IA exerce lui-même des pressions inflationnistes à court et moyen terme. Son développement nécessite des dépenses d’investissement massives, générant une forte demande d’intrants, d’infrastructures et d’énergie.

Dans ce contexte, l’inflation ne doit pas être perçue comme un phénomène purement cyclique, mais plutôt comme le résultat de forces structurelles interagissant entre elles. 

Risque de prolongation du caractère restrictif de la politique monétaire

Ainsi, les perspectives de politique monétaire restent très incertaines. Les marchés n’intègrent actuellement qu’un durcissement limité dans les grandes économies, en partant du principe que les pressions inflationnistes seront temporaires.

Cependant, la persistance de l’inflation et la répétition des chocs suggèrent que les banques centrales devront peut-être rester prudentes. Ces dernières années, l’économie mondiale a été frappée par des vagues successives de chocs d’offre. En théorie, les banques centrales devraient regarder au-delà de ces chocs ; néanmoins, avec une inflation supérieure à la cible depuis plus de cinq ans, il est légitime de se demander si l’impact cumulé de ces chocs ne risque pas de désancrer les anticipations d’inflation des agents économiques.

L’arbitrage de politique économique est donc particulièrement aigu : un resserrement supplémentaire risque d’aggraver le ralentissement de la croissance, tandis qu’un assouplissement prématuré pourrait ancrer durablement l’inflation. Les banques centrales doivent rester à la fois vigilantes et flexibles. Le risque est que les taux d’intérêt demeurent plus élevés plus longtemps que ce qui est actuellement anticipé, prolongeant ainsi des conditions financières restrictives.

Achevé de rédiger le 3 juin 2026.

[1] Indice des directeurs d’achat, indicateur reflétant la confiance des directeurs d’achat dans un secteur d’activité. Supérieur à 50 il exprime une expansion de l’activité, inférieur à 50, une contraction.
[2] Source : Bloomberg, mai 2026.