Marc-Antoine Collard
Chef économiste – Directeur de la recherche macroéconomique

Le mandat d’une banque centrale porte généralement sur une mission principale, celle du maintien de la stabilité des prix. Un second objectif, acquis au fil des crises financières successives, concerne la supervision du système bancaire et, de façon implicite, de la stabilité du système financier.
Ainsi, le changement climatique constitue une source de préoccupation notable pour les banques centrales par le truchement des conséquences directes pour quatre variables clés de l’élaboration de la politique monétaire : le fonctionnement du système financier, la croissance économique, l’inflation et le PIB potentiel.
Le changement climatique s’accompagne de risques physiques et de risques de transition qui pourraient perturber le système financier, et impose ainsi aux banques centrales d’y prêter une attention particulière.
En effet, les catastrophes liées aux risques physiques provoqueront une destruction de capital à mesure que ces événements s’intensifient au fil des décennies. Cela pourrait fragiliser la stabilité du système financier en général, et celle des banques en particulier, dans la mesure où ces destructions s’accompagneraient d’une dévalorisation des actifs exposés utilisés comme collatéraux. En outre, le risque de crédit d’entreprises dans les zones géographiques et les secteurs les plus exposés, tels que l’agriculture ou le tourisme, se dégraderait.
Le système financier sera également perturbé par les risques de transition. L’impact de ces derniers réside principalement dans les bouleversements de l’activité économique qu’ils provoquent, notamment si de nouvelles réglementations sont adoptées brusquement. Par exemple, la réallocation de l’activité économique risque de peser sur les secteurs visés par de telles politiques, comme les énergies fossiles, provoquant ainsi une perte en valeur d’actifs et une augmentation des risques de crédit des entreprises dans les secteurs concernés.
Les risques physiques sont ceux causés directement par la multiplication de catastrophes climatiques comme les sécheresses, les inondations ou les feux de forêts.
Les risques de transition sont ceux liés à la mise en place de nouvelles réglementations dans le cadre de la tran-sition écologique vers une économie décarbonée, telles que les taxes carbone.
L’impact du changement climatique sur la croissance économique est source d’inquiétudes. En effet, la matérialisation des risques physiques et de transition implique un coût majeur pour l’ensemble des agents économiques. Concrètement, les destructions physiques de capital et les chocs de réallocation de l’activité économique auront un impact baissier sur le PIB dans l’ensemble des scénarios de transition, bien qu’avec une incidence plus grande dans le cas de politiques climatiques peu ambitieuses(1). Dans ce contexte, la difficulté pour les banques centrales résidera notamment dans l’anticipation de ces chocs baissiers, et donc dans l’élaboration de prévisions crédibles de croissance sur les court et long termes. Le changement climatique compliquera donc, de fait, l’élaboration d’une politique monétaire.
bouleversements inflationnistes qui accompagnent le changement climatique. En effet, l’inflation risque de devenir plus volatile en raison de trois dynamiques distinctes(2) :
L’ensemble de ces dynamiques démontrent à quel point changement climatique et politiques de transition écologique seront sources d’une multiplication de chocs inflationnistes, et donc d’une inflation très volatile qui posera des défis majeurs pour les anticipations d’inflation et pour l’élaboration des politiques monétaires.
Le PIB potentiel est le volume de production qu’une économie peut atteindre durablement sans créer de tensions inflationnistes. Il est ainsi un indicateur des dynamiques de croissance sur le long terme et est donc crucial pour l’élaboration de prévisions économiques et, par conséquent, pour la politique monétaire.
Enfin, les banques centrales s’intéressent aussi au changement climatique en raison de son impact sur le PIB potentiel, ce dernier reposant principalement sur trois éléments : le stock de capital, l’offre de travail, et la productivité. Or, ces trois composantes seront directement touchées à la fois par la multiplication d’événements climatiques extrêmes et par la mise en œuvre des politiques de transition(3).
En effet, les catastrophes naturelles provoqueront des pertes d’infrastructures physiques et de ressources naturelles qui limiteront le stock de capital disponible. En outre, une partie du stock de capital sera altérée en raison d’une dépréciation dans des secteurs restreints par les politiques de transition. Pour illustrer une telle dynamique, les usines de production de moteurs thermiques, bientôt interdits, deviendront des installations désuètes.
De même, des perturbations majeures de l’offre de travail sont à prévoir, en raison notamment des vagues de migrations climatiques depuis des zones sinistrées, ainsi que d’une hausse potentielle de la mortalité(4). Les effets des politiques de transition vont également provoquer un chômage structurel par le truchement d’un mauvais appariement entre l’offre et la demande de travail. En effet, la main d’œuvre des secteurs concernés, comme les industries fossiles, ne pourra pas forcément s’adapter rapidement aux nouveaux secteurs d’activité.
Enfin, le risque de catastrophes climatiques sur la productivité est potentiellement baissier, notamment en raison des conditions météorologiques extrêmes qui en découlent comme les fortes chaleurs, qui gêneront les travailleurs dans certains secteurs
plus exposés que la moyenne aux aléas climatiques, comme la construction. Par ailleurs, les dépenses en innovation pourraient être cannibalisées par celles liées à la nécessité de s’adapter au changement climatique, pénalisant ainsi à terme la croissance de la productivité.
En somme, les bouleversements climatiques et les politiques de transition pourraient s’accompagner d’une perturbation de la stabilité financière, d’une croissance plus faible, d’une inflation plus volatile, et de chocs multiples et majoritairement baissiers sur le PIB potentiel. Ainsi, au vu de leur mandat, les banques centrales se doivent de s’intéresser au changement climatique en raison des risques qu’il fait peser sur des variables économiques ayant une forte incidence sur l’élaboration de la politique monétaire.
Achevé de rédiger le 5 août 2024.